Everybody's got to live their life... Le blog de HachÚne

 

Jeudi 30 juin 2005

Présentation : Nouvelle écrite en février 2004 et qui a remporté en juin 2004 le Premier prix régional Poitou-Charentes du concours de nouvelles du CROUS, qui avait pour thème Ridicule. A quoi sert une distinction, sinon à s'en vanter? Attention, toutefois, à ne pas croire que cette récompense est un gage de qualité à prendre pour argent comptant...

 

 

 

 

-Dis quelque chose, je t’en prie, je me sens ridicule devant tout ce monde.

-Pas autant que moi.

 

Nous nous étions rencontrés il y a un peu plus de six ans, à l’époque où je travaillais comme serveuse dans une boulangerie le dimanche matin pour gagner un peu d’argent. Je venais d’avoir dix-neuf ans. Un beau matin, il était entré, avait demandé une baguette puis était reparti après avoir payé sa commande. Pendant deux mois, il est revenu toutes les semaines. Forcément, à la longue, on a sympathisé, d’autant plus qu’il était un des rares jeunes que je croisais dans cette boulangerie. Son invitation à prendre un verre dans un bar était donc inévitable, mon acceptation aussi.

 

Cette soirée, bien qu’agréable, ne figure pas parmi mes meilleurs souvenirs. Autour d’une tasse de café, il m’avait dit que je lui plaisais, et il m’avait demandé ce que je pensais de lui. Je lui avais répondu qu’il n’était pas mon type. Pour tout dire, ce n’était pas vrai, mais ce sont les seuls mots que j’ai pu prononcer sur le moment. J’avais accepté son invitation sans penser aux conséquences et n’avais pas prévu de discours formaté pour rembarrer ce garçon en cas de tentative de séduction de sa part. En réalité, j’avais refusé sa proposition parce que je n’avais pas de raison valable de sortir avec lui. J’ai pris l’habitude de ne plus rien faire inutilement, sans réfléchir, simplement parce que ça pourrait être bien ou parce que je n’ai rien d’autre à faire. Mes amies me disent souvent que je suis trop compliquée. Elles ont raison.

 

Il en faut beaucoup plus que cela pour faire lâcher prise aux garçons. Il est revenu le dimanche suivant à la boulangerie, et comme si rien ne s’était passé, il m’a invitée à la fête foraine qui restait encore en place pendant quelques jours.

 

-Tu veux venir avec moi à la fête ? Ça peut être amusant…

-Je crois que je ne vais pas pouvoir venir, j’ai pas mal de boulot à la fac, en ce moment.

-Pourquoi ne pas y aller vendredi soir ? Tu seras en week-end, non ?

 

Je me retrouvai donc le vendredi suivant en sa compagnie. C’était le dernier soir de la fête foraine, et plusieurs manèges avaient déjà été démontés. De toute façon, nous n’étions pas venus pour essayer les attractions, mais pour profiter de l’ambiance et décompresser de la semaine. Malgré le départ imminent des forains, il y avait encore beaucoup d’animation et les amateurs de ce genre de manifestations étaient venus en grand nombre. Pendant une heure ou deux, nous avons vagabondé entre les stands tout en discutant de choses et d’autres, tant et si bien qu’il est rapidement revenu à la charge en reformulant à mon encontre son désir de former un couple avec moi.

 

Habituellement, la bande de jeunes mal intentionnés à l’air méchant faisant soudainement irruption au mauvais endroit et saccageant tout avec des barres de fer ne se retrouve que dans les mauvais films. Pour une fois, elle avait décidé de se faire une place dans la réalité et de venir perturber cette petite fête. Pendant qu’une demi-douzaine de jeunes hommes et jeunes filles apparemment plus jeunes que moi s’amusaient à faire peur aux enfants et à leurs parents, j’étais assise sur un banc aux côtés de mon cavalier d’un soir et je réfléchissais à sa proposition. Avais-je une quelconque raison de céder à ses tentatives de séduction ? Ma vie en serait-elle profondément changée ? Plusieurs fois, j’avais déjà refusé la même chose à des garçons sous de faux prétextes. Pouvais-je me permettre de continuer encore longtemps ?

 

Un cri plus fort que les autres se fit entendre à travers la foule. Accidentellement ou pas, un jeune garçon venait d’être poignardé par un des perturbateurs, probablement parce qu’il refusait de lui donner son argent, et tous ceux qui avaient assisté à la scène paniquaient et cherchaient à chasser les responsables de ce malheur. Ceux-ci n’avaient pas l’air très choqués et étaient partis un peu loin poursuivre leurs agissements.

 

Affligée par ce triste spectacle, je ne pouvais rien faire d’autre que réfléchir. Ma nature quelque peu morose me rappela que tout ce que je voulais, c’était trouver une raison de vivre dans un monde où les jeunes femmes de dix-neuf ans pensent trop à leurs propres intérêts et pas assez à ceux des autres et où des enfants sont blessés sans aucune raison lors de fêtes supposées se dérouler dans la tranquillité la plus totale. Je me dis alors que je venais peut-être de trouver ma raison. Il avait fallu que cet événement arrive pour que je me rende compte qu’être aimée par quelqu’un pouvait suffire à donner un sens à ma vie. Je répondis oui à David et l’embrassai.

 

Mon histoire pourrait déjà être finie. J’avais enfin trouvé quelqu’un que j’aimais et qui m’aimait. Nous étions maintenant dans la même situation que des milliers d’autres couples, qui ont tous l’impression de vivre quelque chose d’unique pour la simple raison que malgré toutes les ressemblances qui peuvent exister entre les individus, chaque vie est effectivement unique.

 

Si d’aucuns pensent que leur vie ressemble à celle des autres, c’est parce qu’ils ne cherchent pas à cultiver leurs différences et préfèrent se plaindre du fait que leurs pensées et activités ne sont pas originales. Il ne me restait donc plus qu’à vivre ma vie sans penser à celle des autres. J’avais malgré tout à de nombreuses reprises le sentiment qu’il y avait un vide dans mon existence que l’amour ne pouvait pas combler. Heureusement, mon petit ami m’entourait en permanence de son affection et empêchait mes pensées les plus noires de faire surface.

 

Malgré ce qu’on peut croire en lisant ces propos, je n’ai jamais été malheureuse, mais je ne suis pas heureuse non plus. Dans notre cas, la vie de couple était constituée de quelques hauts et bas, mais surtout de milieux, tout simplement parce que je n’avais jamais fantasmé cette vie à deux en l’imaginant pleine de soleil et de rires d’enfants. Je la voulais seulement sereine, sans accrocs. Les grands bouleversements ne sont pas pour moi.

 

Je me posais déjà assez de questions à propos du moindre changement qui pouvait survenir dans notre couple. Je ne sais toujours pas comment je suis parvenue à surmonter la dure mais nécessaire question de l’habitat commun.

 

-Joy ?

-Oui ?

-Quand est-ce qu’on habite ensemble ?

-Si je te réponds « un jour », ça te va, comme réponse ?

 

Je redoute à la fois le présent et le futur. Je voulais continuer à vivre avec mon compagnon, mais je n’avais pas vraiment envie d’être trop attachée à lui et souhaitais d’une certaine manière préserver mon indépendance. Alors que j’essayais comme à mon habitude de peser le pour et le contre sans parvenir à un consensus, Jeremy trouva la solution, aussi risible puisse-t-elle être. Celle-ci consistait pour nous deux à vivre dans des appartements séparés mais dans le même immeuble. Ainsi, selon lui, pouvais-je rester indépendante tout en pouvant le voir chaque fois que je le désirais. Cette idée porta ses fruits. Je vivais à la fois seule et avec lui. C’était finalement très drôle.  Au bout de trois mois, je ne passais plus une seule soirée dans mon appartement. David avait brillamment brisé ma carapace d’incrédulité. Je déménageai donc chez lui, à vingt mètres de mon logement.

 

Après cet épisode, j’avais l’impression d’avoir déjà tout vécu avec lui. Pourtant, je ne le connaissais que depuis trois ans. Mes trois années suivantes avec lui se passèrent comme les trois premières, ni mieux, ni plus mal. Nous n’avions pas de problèmes financiers, nos relations avec nos beaux-parents respectifs étaient au beau fixe. Nous continuions à nous sourire quand nos regards se croisaient, nous nous promenions toujours main dans la main au bord du lac comme deux parfaits amoureux, que nous le soyons ou pas. Il me disait toujours que j’étais la plus belle chaque fois qu’il me voyait nue et ne tarissait pas d’éloges sur mes longs cheveux noirs soyeux, mes yeux de chatte, mes mains de pianiste et mon corps parfait. Je suppose que le mensonge fait partie intégrante de la vie de couple.

 

Inutile d’ajouter plus de détails, si ce n’est qu’il y a environ six mois, alors que nous marchions dans la rue, je regardai autour de moi comme je le fais souvent pour observer les autres couples et comparer mes différences et mes ressemblances avec les leurs. Je vis soudain les évènements sous un tout nouvel angle. Je réalisai que si je regardais les autres, les autres aussi me regardaient.

 

Dans cette rue, j’étais à la merci d’hommes et de femmes qui avaient sans nul doute, pour la plupart, construit leur vie en fonction du regard, des pensées et des propos d’autrui. J’avais fait de même sans même m’en rendre compte. J’avais voulu placer ma vie sous le signe de la réflexion, gérer tous ses aspects par moi-même, ne pas m’occuper des avis extérieurs. J’avais échoué. Je ne suis pas indépendante, je suis simplement égoïste et égocentrique. Inconsciemment, je sors avec Jeremy depuis six ans pour faire plaisir aux passants. Je n’ai pas peur du regard des autres, mais je me devais de reconnaître que j’avais de plus en plus de mal à me demander ce que moi je voulais faire et qu’à la place, je me demandais ce que les autres voulaient que je fasse pour que je ne paraisse pas anormale ou ridicule à leurs yeux.

 

Ainsi avais-je probablement passé six ans à vivre artificiellement auprès de mon petit ami, seulement pour plaire à toutes les personnes qui me voient constamment. Qu’importe, je n’ai jamais été fataliste. Pour peu que ce soit une mauvaise chose, je continuerai à vivre de cette façon dans la mesure du possible. Le bonheur des autres finira bien par aboutir un jour à mon propre bonheur.

 

Ce soir, sans raison apparente, David m’a invitée au restaurant. Avant le café, il a sorti une bague de sa poche, s’est mis devant moi à genoux et m’a demandée en mariage. Cela fait trois minutes qu’il a achevé son rituel par la question d’usage. Il est toujours dans la même position et il attend une réponse de ma part. Gêné par mon inaction, il me demande à voix basse de prendre une décision. Des dizaines de personnes nous regardent. Je ne veux pas les décevoir mais cette fois, malgré les années que j’ai partagées avec mon compagnon, je refuse de m’engager sur un coup de tête, uniquement pour les clients de ce restaurant. Je reste silencieuse, je ne sais absolument pas quoi dire. Je réfléchis trop.

 

FIN 

 

 

 

par Hachène publié dans : Nouvelles
Mercredi 29 juin 2005

Présentation : Nouvelle à but divertissant écrite en janvier 2004 et publiée en juin 2004 dans le magazine de BD amateur Dérapages.

 

 

On en avait marre de foirer tous les concours de bande dessinée auxquels on participait chaque année. Ce n’est pas qu’on n’aime pas perdre, mais on aime bien gagner aussi. Il faut croire que moi et mon camarade dessinateur, on ne s’y prenait jamais comme il fallait, puisqu’on gagnait à chaque fois non pas un prix mais le droit de réessayer l’année suivante. Certes, on n’a que 21 ans mais on aimerait bien gagner quelque chose avant d’avoir 70 ans.

 

C’est pourquoi à l’occasion du concours de bande dessinée de Besançon de 2003 ayant pour thème « Le temps », on voulait frapper un grand coup. Alors comment faire ? Si nous voulions connaître un jour la fortune et la gloire, je me devais de trouver une méthode imparable qui nous apporterait la victoire. Un beau jour d’avril 2003, je la trouvai.

 

-Une machine à voyager dans le temps ?, me demanda, incrédule, Victor, mon fidèle dessinateur.

-Exactement. C’est pas compliqué : on construit une machine à remonter le temps, on voyage dans le futur jusqu’à la remise des prix et on profite de la cérémonie pour subtiliser l’idée de la personne qui aura gagné le premier prix. Et c’est nous qui gagnerons à sa place.

-Arrête, tu me donnes déjà mal à la tête. J’ai à peu près compris l’idée, mais si on utilise le même scénario, le jury va se retrouver avec deux histoires identiques. Pourquoi il choisirait notre planche plutôt que la deuxième ?

-Parce qu’on est avantagés : on sait quelle idée va gagner. J’améliorerai l’histoire et toi tu soigneras le dessin et à nous la victoire !

-Bon, si tu veux, c’est toi le scénariste, Séb. Après tout, c’est toujours mieux que ton histoire de lapins. Et on la fait comment, cette machine à remonter le temps ?

 

Les détails techniques importent peu. On est au 21ème siècle ou pas? Il fallait bien que les milliers d’années d’évolution qui nous ont conduits dans notre beau monde moderne servent à quelque chose. Après le feu, l’imprimerie et la Star academy, nous décidâmes que la prochaine grande découverte humaine serait la machine à remonter le temps.

 

Nous devions passer inaperçus pour éviter les paradoxes temporels, c’est-à-dire bouleverser le cours normal du temps et risquer la fin du monde. Pour plus de détails, regarder Retour vers le futur. Nous ne pouvions ainsi pas nous permettre de nous faire remarquer en donnant à notre machine la forme du vaisseau spatial du Predator ou même d’une DeLorean. Nous nous sommes donc retrouvés dans le futur en octobre 2003 et à Besançon grâce à une machine à remonter le temps maquillée en 4L. Pour que vous vous fassiez une petite idée du contexte, le futur, c’est comme le présent sauf que c’est le futur, c’est juste une question de calendrier.

 

Quand on est entrés dans la salle, la cérémonie était déjà presque terminée, les premières machines à remonter le temps ne sont jamais très précises. Les prix étaient déjà distribués et les invités étaient groupés autour du buffet. Peu importe, tout ce qu’on avait à faire, c’était recopier la planche et repartir dans le présent, ou plutôt le passé.

 

-J’ai rien compris, c’est quoi l’histoire ? dit Victor en lisant la bande dessinée lauréate affichée sur un grand tableau.

-C’est une BD symétrique., crânai-je en étalant le que peu de connaissances que j’ai en bande dessinée. La fin est l’inverse du début. Déjà fait dans Nogegon de Schuitten et Peeters. De toute façon, les jurys de concours choisissent toujours les histoires les plus fumeuses. J’ai fini de recopier, on peut y aller.

-Eh, t’as vu le nom du gagnant ? C’est une gagnante ! Pauline Argant, 22 ans ! C’est une nana qui a gagné le premier prix ! Les filles ne font pas de BD, d’habitude ! Le ménage et la cuisine, d’accord, mais la bande dessinée, c’est fait par les mecs !

-On s’en fout puisqu’on va gagner à sa place. Viens, on se casse, lui dis-je à voix basse pour que personne ne puisse prendre connaissance de notre plan machiavélique.

-Qu’est-ce que vous avez contre les filles qui font de la BD ?

 

Quelqu’un avait entendu les propos sexistes de Victor. Bien entendu, c’était une fille, et une très jolie en plus. Elle devait mesurer environ 1,70m,elle avait de longs cheveux châtains qu’elle laissait retomber sur ses épaules et elle portait une sympathique robe verte. Elle nous regardait avec un sourire provoquant sur le visage et semblait sûre d’elle. Je devais absolument lui répondre. Comprenez-moi, j’ai une malédiction : chaque fois que je vois une fille un tant soit peu mignonne, je ne peux pas m’empêcher d’essayer de la draguer. Si au moins je rencontrais que des moches, je mettrais fin à cette habitude mais non, je tombe constamment sur des jolies filles.

 

-Moi, j’ai rien contre, répondis-je. Au contraire, je trouve que c’est bien que les filles fassent de la BD, ça leur apprend à faire autre chose que la vaisselle !

J’avais malheureusement oublié qu’en mode drague, mon cerveau avait tendance à sortir involontairement beaucoup de blagues foireuses.

-Et vous, pourquoi vous êtes venus ici ?, rétorqua-t-elle. Vous vous êtes perdus sur le chemin du club des misogynes anonymes ?

-Mais non, je plaisantais, dis-je pour essayer de rattraper le coup. Et…euh… t’as participé au concours ?

-Oui, j’ai envoyé une planche.

-Et…t’as gagné un prix ?

-Oui, le premier prix.

-Ah… C’est toi Pauline ? Euh… félicitations, c’est super.

-Merci. Pas mal pour une fille hein ?

-Excuse-moi, je voulais pas te vexer tout à l’heure. Je peux te payer un verre en compensation ?

-Pas la peine, le buffet est gratuit, me dit-elle en souriant.

Je m’enfonçais de plus en plus, il était vraiment temps de partir.

-Et vous, vous avez participé ?, enchaîna-t-elle.

Je décidai tout de même de m’amuser un peu avec elle.

-En fait on en a fait deux., lui dis-je pour essayer de l’impressionner. Une parlait d’un canard qui inverse le temps pour nager à l’envers en faisant NIOC NIOC et l’autre traitait d’un scénariste et d’un dessinateur qui partent dans le futur pour voler l’idée du premier prix pour que ce soit eux qui le gagnent. Alors, qu’est-ce que t’en penses ?

-La première histoire est nulle. La deuxième est amusante, mais vous n’aviez aucune chance pour que ça marche.

-Ah bon, pourquoi ?

 

J’étais en train de me faire embobiner par cette fille, aussi jolie soit-elle. Et maintenant, j’étais seul avec elle. Mon dessinateur, ne comprenant plus grand-chose à ces histoires temporelles, s’était dirigé vers le buffet.

 

-Enfin, ça dépend de la fin. T’avais trouvé quoi ?

Etant donné que je n’avais fini aucun de ces scénarios, je n’avais plus qu’à improviser une fin bidon.

-Euh… alors… à la fin ils créent un paradoxe temporel en rencontrant leurs doubles qui ont gagné le concours en voyageant dans le futur pour piquer l’idée du premier prix. Et l’univers explose.

-Mouais… Ca sent le déjà-vu. Et puis c’est peu crédible. Réfléchis un peu : si en arrivant, la planche gagnante n’est pas la vôtre, ça voudra dire que vos efforts n’auront servi à rien puisqu’au final, ça sera quand même quelqu’un d’autre qui aura gagné.

 

Elle était en train de m’expliquer mon scénario ! Et en plus, elle avait raison ! Si on avait gagné, on aurait dû voir notre planche. Quoique…pas si on considère que le futur où on se trouve actuellement sera effacé au profit d’un autre futur où on aura gagné ! Oui, c’est ça ! Le futur n’est pas écrit définitivement, on peut le modifier en agissant dans le présent. C’est élémentaire. Elle avait tort ! On pouvait repartir tout de suite.

 

-Si tu le dis…, articulai-je négligemment pour ne pas la vexer. Bon, il faut qu’on y aille. A plus alors.

 

Je la quittai rapidement et allai chercher Victor pour repartir dans notre cher passé. Nous retournâmes sans encombres en mai 2003, même si la voiture rendit l’âme sous le choc du voyage de retour.

 

On pouvait maintenant exécuter la phase finale de notre plan. On a donc amélioré l’idée de Pauline et refait les dessins. Victor avait même fini ses dessins en avance, fait très inhabituel pour un dessinateur. La date limite d’envoi était fixée au 20 juin 2003, notre planche était envoyée le 19 juin. Puis on a attendu.

Pendant cette période qui me paraissait un peu longue, je me suis mis à réfléchir. Tout cela me semblait quand même un peu trop facile. Un jour d’août, je suis retombé par hasard sur la feuille sur laquelle j’avais recopié la planche de Pauline. Et là, j’ai compris qu’elle m’avait bien arnaqué.

 

Sur cette feuille, son scénario de bande dessinée symétrique avait été remplacé par une histoire de mouches qui volent à l’envers en faisant ZZB ZZB. Qu’est-ce que tout cela signifiait ? Je ne vis qu’une seule explication : elle avait compris que j’avais concrétisé mon idée de machine à remonter le temps et que j’allais gagner à sa place. Elle avait alors appliqué ma recette à la lettre : elle avait construit à son tour une machine et était retournée dans la passé, en juin. Elle avait ensuite envoyé au jury du concours une planche inspirée de mon histoire de canards.

 

Avec ses améliorations et son style de dessin, il était fort probable que sa nouvelle planche était meilleure que sa précédente, celle sur la symétrie. Elle était par conséquent quasiment sûre de remporter le premier prix. Elle avait encore gagné, et moi j’avais encore perdu. Ceux qui disent que les femmes sont moins intelligentes que les hommes sont champions du monde du mensonge.

 

C’en était trop. Je décidai d’aller m’expliquer une bonne fois pour toutes avec cette fille. La machine à remonter le temps étant hors service, j’ai voyagé dans le temps et l’espace grâce à la méthode habituelle, c’est-à-dire en attendant 2 mois et en prenant le train pour Besançon. J’y ai pu vérifier la véracité de mes suppositions. C’était bien elle qui avait gagné le premier prix grâce à mon idée. Je me suis dirigé vers elle, fermement décidé à venger mon orgueil blessé et à lui faire expier ses crimes. En me voyant, elle me reconnut et me fit son plus beau sourire.

 

Je me rends maintenant compte que gagner ou perdre un concours n’a pas grande importance. En réalité, qu’est-ce qui décide de la qualité d’une bande dessinée ou de toute œuvre d’art ? Suffit-il d’avoir une bonne idée ou d’améliorer une mauvaise et d’accorder la forme avec le fond? De surcroît, les planches choisies par les jurys sont-elles réellement de qualité ?

 

Finalement, je n’ai rien pu reprocher à Pauline. A la place, je suis sorti avec elle. Certes, elle m’a largué au bout d’une semaine, mais ce qui compte, c’est le fait, pas la durée, non ?

 

FIN

 

 

 

par Hachène publié dans : Nouvelles
 

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