Résumé des épisodes précedents :
Brad, qui vient de se marier avec Jessica, apprend par son vieil ami John que Jennifer, avec qui il avait eu une aventure sans en parler à Jessica, attend un enfant de lui. Doit-il en parler à sa femme au risque de briser leur union? Doit-il retourner vers Jennifer au nom de cet enfant qu'il n'a pas voulu mais dont il devra en assumer la responsabilité? Brandon, le frère de John, lui conseille de tout laisser tomber et de venir s'installer dans son ranch au Texas, où il pourra refaire sa vie en total anonymat. C'est alors que Debby, la cousine de Jessica, revient d'un voyage en Chine et est bien décidée à conquérir John, dont elle est amoureuse depuis la maternelle. John, lui, commence à ressentir envers Brad autre chose que de l'amitié...
Pendant ce temps, Hachène, âgé de 23 ans et habitant aux abords du panneau indiquant la ville de Poitiers, végète dans son appartement depuis bientôt un an. Il pensait que sa maîtrise d'Administration Publique lui ouvrirait dans la seconde même les portes du merveilleux monde du fonctionnariat, mais la réalité s'est avérée autrement plus dure. En attendant de passer des concours administratifs, il essaie de prendre une autre direction en écrivant des scénarios de bande dessinée. Mais le peu de travail qu'il a effectué jusqu'à présent s'est révélé infructueux. C'est alors qu'il a l'idée follement originale de raconter sa vie par l'intermédiaire d'un blog...
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Présentation : Nouvelle écrite en février 2004 et qui a remporté en juin 2004 le Premier prix régional Poitou-Charentes du concours de nouvelles du CROUS, qui avait pour thème Ridicule. A quoi sert une distinction, sinon à s'en vanter? Attention, toutefois, à ne pas croire que cette récompense est un gage de qualité à prendre pour argent comptant...
-Dis quelque chose, je ten prie, je me sens ridicule devant tout ce monde.
-Pas autant que moi.
Nous nous étions rencontrés il y a un peu plus de six ans, à lépoque où je travaillais comme serveuse dans une boulangerie le dimanche matin pour gagner un peu dargent. Je venais davoir dix-neuf ans. Un beau matin, il était entré, avait demandé une baguette puis était reparti après avoir payé sa commande. Pendant deux mois, il est revenu toutes les semaines. Forcément, à la longue, on a sympathisé, dautant plus quil était un des rares jeunes que je croisais dans cette boulangerie. Son invitation à prendre un verre dans un bar était donc inévitable, mon acceptation aussi.
Cette soirée, bien quagréable, ne figure pas parmi mes meilleurs souvenirs. Autour dune tasse de café, il mavait dit que je lui plaisais, et il mavait demandé ce que je pensais de lui. Je lui avais répondu quil nétait pas mon type. Pour tout dire, ce nétait pas vrai, mais ce sont les seuls mots que jai pu prononcer sur le moment. Javais accepté son invitation sans penser aux conséquences et navais pas prévu de discours formaté pour rembarrer ce garçon en cas de tentative de séduction de sa part. En réalité, javais refusé sa proposition parce que je navais pas de raison valable de sortir avec lui. Jai pris lhabitude de ne plus rien faire inutilement, sans réfléchir, simplement parce que ça pourrait être bien ou parce que je nai rien dautre à faire. Mes amies me disent souvent que je suis trop compliquée. Elles ont raison.
Il en faut beaucoup plus que cela pour faire lâcher prise aux garçons. Il est revenu le dimanche suivant à la boulangerie, et comme si rien ne sétait passé, il ma invitée à la fête foraine qui restait encore en place pendant quelques jours.
-Tu veux venir avec moi à la fête ? Ça peut être amusant
-Je crois que je ne vais pas pouvoir venir, jai pas mal de boulot à la fac, en ce moment.
-Pourquoi ne pas y aller vendredi soir ? Tu seras en week-end, non ?
Je me retrouvai donc le vendredi suivant en sa compagnie. Cétait le dernier soir de la fête foraine, et plusieurs manèges avaient déjà été démontés. De toute façon, nous nétions pas venus pour essayer les attractions, mais pour profiter de lambiance et décompresser de la semaine. Malgré le départ imminent des forains, il y avait encore beaucoup danimation et les amateurs de ce genre de manifestations étaient venus en grand nombre. Pendant une heure ou deux, nous avons vagabondé entre les stands tout en discutant de choses et dautres, tant et si bien quil est rapidement revenu à la charge en reformulant à mon encontre son désir de former un couple avec moi.
Habituellement, la bande de jeunes mal intentionnés à lair méchant faisant soudainement irruption au mauvais endroit et saccageant tout avec des barres de fer ne se retrouve que dans les mauvais films. Pour une fois, elle avait décidé de se faire une place dans la réalité et de venir perturber cette petite fête. Pendant quune demi-douzaine de jeunes hommes et jeunes filles apparemment plus jeunes que moi samusaient à faire peur aux enfants et à leurs parents, jétais assise sur un banc aux côtés de mon cavalier dun soir et je réfléchissais à sa proposition. Avais-je une quelconque raison de céder à ses tentatives de séduction ? Ma vie en serait-elle profondément changée ? Plusieurs fois, javais déjà refusé la même chose à des garçons sous de faux prétextes. Pouvais-je me permettre de continuer encore longtemps ?
Un cri plus fort que les autres se fit entendre à travers la foule. Accidentellement ou pas, un jeune garçon venait dêtre poignardé par un des perturbateurs, probablement parce quil refusait de lui donner son argent, et tous ceux qui avaient assisté à la scène paniquaient et cherchaient à chasser les responsables de ce malheur. Ceux-ci navaient pas lair très choqués et étaient partis un peu loin poursuivre leurs agissements.
Affligée par ce triste spectacle, je ne pouvais rien faire dautre que réfléchir. Ma nature quelque peu morose me rappela que tout ce que je voulais, cétait trouver une raison de vivre dans un monde où les jeunes femmes de dix-neuf ans pensent trop à leurs propres intérêts et pas assez à ceux des autres et où des enfants sont blessés sans aucune raison lors de fêtes supposées se dérouler dans la tranquillité la plus totale. Je me dis alors que je venais peut-être de trouver ma raison. Il avait fallu que cet événement arrive pour que je me rende compte quêtre aimée par quelquun pouvait suffire à donner un sens à ma vie. Je répondis oui à David et lembrassai.
Mon histoire pourrait déjà être finie. Javais enfin trouvé quelquun que jaimais et qui maimait. Nous étions maintenant dans la même situation que des milliers dautres couples, qui ont tous limpression de vivre quelque chose dunique pour la simple raison que malgré toutes les ressemblances qui peuvent exister entre les individus, chaque vie est effectivement unique.
Si daucuns pensent que leur vie ressemble à celle des autres, cest parce quils ne cherchent pas à cultiver leurs différences et préfèrent se plaindre du fait que leurs pensées et activités ne sont pas originales. Il ne me restait donc plus quà vivre ma vie sans penser à celle des autres. Javais malgré tout à de nombreuses reprises le sentiment quil y avait un vide dans mon existence que lamour ne pouvait pas combler. Heureusement, mon petit ami mentourait en permanence de son affection et empêchait mes pensées les plus noires de faire surface.
Malgré ce quon peut croire en lisant ces propos, je nai jamais été malheureuse, mais je ne suis pas heureuse non plus. Dans notre cas, la vie de couple était constituée de quelques hauts et bas, mais surtout de milieux, tout simplement parce que je navais jamais fantasmé cette vie à deux en limaginant pleine de soleil et de rires denfants. Je la voulais seulement sereine, sans accrocs. Les grands bouleversements ne sont pas pour moi.
Je me posais déjà assez de questions à propos du moindre changement qui pouvait survenir dans notre couple. Je ne sais toujours pas comment je suis parvenue à surmonter la dure mais nécessaire question de lhabitat commun.
-Joy ?
-Oui ?
-Quand est-ce quon habite ensemble ?
-Si je te réponds « un jour », ça te va, comme réponse ?
Je redoute à la fois le présent et le futur. Je voulais continuer à vivre avec mon compagnon, mais je navais pas vraiment envie dêtre trop attachée à lui et souhaitais dune certaine manière préserver mon indépendance. Alors que jessayais comme à mon habitude de peser le pour et le contre sans parvenir à un consensus, Jeremy trouva la solution, aussi risible puisse-t-elle être. Celle-ci consistait pour nous deux à vivre dans des appartements séparés mais dans le même immeuble. Ainsi, selon lui, pouvais-je rester indépendante tout en pouvant le voir chaque fois que je le désirais. Cette idée porta ses fruits. Je vivais à la fois seule et avec lui. Cétait finalement très drôle. Au bout de trois mois, je ne passais plus une seule soirée dans mon appartement. David avait brillamment brisé ma carapace dincrédulité. Je déménageai donc chez lui, à vingt mètres de mon logement.
Après cet épisode, javais limpression davoir déjà tout vécu avec lui. Pourtant, je ne le connaissais que depuis trois ans. Mes trois années suivantes avec lui se passèrent comme les trois premières, ni mieux, ni plus mal. Nous navions pas de problèmes financiers, nos relations avec nos beaux-parents respectifs étaient au beau fixe. Nous continuions à nous sourire quand nos regards se croisaient, nous nous promenions toujours main dans la main au bord du lac comme deux parfaits amoureux, que nous le soyons ou pas. Il me disait toujours que jétais la plus belle chaque fois quil me voyait nue et ne tarissait pas déloges sur mes longs cheveux noirs soyeux, mes yeux de chatte, mes mains de pianiste et mon corps parfait. Je suppose que le mensonge fait partie intégrante de la vie de couple.
Inutile dajouter plus de détails, si ce nest quil y a environ six mois, alors que nous marchions dans la rue, je regardai autour de moi comme je le fais souvent pour observer les autres couples et comparer mes différences et mes ressemblances avec les leurs. Je vis soudain les évènements sous un tout nouvel angle. Je réalisai que si je regardais les autres, les autres aussi me regardaient.
Dans cette rue, jétais à la merci dhommes et de femmes qui avaient sans nul doute, pour la plupart, construit leur vie en fonction du regard, des pensées et des propos dautrui. Javais fait de même sans même men rendre compte. Javais voulu placer ma vie sous le signe de la réflexion, gérer tous ses aspects par moi-même, ne pas moccuper des avis extérieurs. Javais échoué. Je ne suis pas indépendante, je suis simplement égoïste et égocentrique. Inconsciemment, je sors avec Jeremy depuis six ans pour faire plaisir aux passants. Je nai pas peur du regard des autres, mais je me devais de reconnaître que javais de plus en plus de mal à me demander ce que moi je voulais faire et quà la place, je me demandais ce que les autres voulaient que je fasse pour que je ne paraisse pas anormale ou ridicule à leurs yeux.
Ainsi avais-je probablement passé six ans à vivre artificiellement auprès de mon petit ami, seulement pour plaire à toutes les personnes qui me voient constamment. Quimporte, je nai jamais été fataliste. Pour peu que ce soit une mauvaise chose, je continuerai à vivre de cette façon dans la mesure du possible. Le bonheur des autres finira bien par aboutir un jour à mon propre bonheur.
Ce soir, sans raison apparente, David ma invitée au restaurant. Avant le café, il a sorti une bague de sa poche, sest mis devant moi à genoux et ma demandée en mariage. Cela fait trois minutes quil a achevé son rituel par la question dusage. Il est toujours dans la même position et il attend une réponse de ma part. Gêné par mon inaction, il me demande à voix basse de prendre une décision. Des dizaines de personnes nous regardent. Je ne veux pas les décevoir mais cette fois, malgré les années que jai partagées avec mon compagnon, je refuse de mengager sur un coup de tête, uniquement pour les clients de ce restaurant. Je reste silencieuse, je ne sais absolument pas quoi dire. Je réfléchis trop.
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