Everybody's got to live their life... Le blog de HachÚne

 

Babylon Studio

Résumé des épisodes précedents :

 

Brad, qui vient de se marier avec Jessica, apprend par son vieil ami John que Jennifer, avec qui il avait eu une aventure sans en parler à Jessica, attend un enfant de lui. Doit-il en parler à sa femme au risque de briser leur union? Doit-il retourner vers Jennifer au nom de cet enfant qu'il n'a pas voulu mais dont il devra en assumer la responsabilité? Brandon, le frère de John, lui conseille de tout laisser tomber et de venir s'installer dans son ranch au Texas, où il pourra refaire sa vie en total anonymat. C'est alors que Debby, la cousine de Jessica, revient d'un voyage en Chine et est bien décidée à conquérir John, dont elle est amoureuse depuis la maternelle. John, lui, commence à ressentir envers Brad autre chose que de l'amitié...

 

Pendant ce temps, Hachène, âgé de 23 ans et habitant aux abords du panneau indiquant la ville de Poitiers, végète dans son appartement depuis bientôt un an. Il pensait que sa maîtrise d'Administration Publique lui ouvrirait dans la seconde même les portes du merveilleux monde du fonctionnariat, mais la réalité s'est avérée autrement plus dure. En attendant de passer des concours administratifs, il essaie de prendre une autre direction en écrivant des scénarios de bande dessinée. Mais le peu de travail qu'il a effectué jusqu'à présent s'est révélé infructueux. C'est alors qu'il a l'idée follement originale de raconter sa vie par l'intermédiaire d'un blog...

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Dimanche 31 juillet 2005
Voilà que, n'ayant pas écrit sur ce blog voire même, pas écrit tout court depuis presque un mois, je ressens d'énormes difficultés à aligner trois lignes de texte compréhensibles. Moi qui cherchais depuis quelque temps une raison pour ne pas abandonner ce blog, me voilà servi. Je pensais ne pas pouvoir améliorer mon style en écrivant spontanément tous les jours, je sais au moins que le peu de style que j'ai acquis jusqu'à présent va disparaître si je ne m'entraîne pas un minimum.

Mon absence sur ce blog? Je me disais qu'arrêter de raconter ma vie de façon détournée ne changerait strictement rien, et que les 4 ou 5 visiteurs qui s'échouent malencontreusement sur mon blog chaque jour ne m'en tiendraient pas rigueur. Mais après tout, c'est justement parce que personne ne me lit que je peux me premettre d'écrire ce que je veux. Au moins le temps de cet article, je croirai qu'un texte nul vaut mieux que pas de texte du tout.

Et puis, il y a quelques jours, je conversais sur MSN Messenger avec Marie (http://kroknotes.over-blog.com) qui me demandait ce que j'avais fait durant ce mois de juillet. Je réfléchis une bonne minute avant de lui répondre une banalité du genre "un peu tout et n'importe quoi". Je ne me souvenais même plus de mes activités estivales. Je n'avais pourtant pas rien fait, du moins pas moins que le vacancier lambda. Ce blog pourrait par conséquent être un bon moyen d'inventorier mes actes pour m'en souvenir plus tard.

Pour l'occasion, petit résumé. En juillet, j'ai :
-fêté mes 23 ans
-perdu à un tournoi de Fight! (un jeu de cartes de stratégie-réflexes en train de devenir à la mode) au festival du jeu de Parthenay
-regardé la série Lost tous les samedis soir sur TF1
-fait des balades sympas autour de Poitiers avec des amis
-commencé un projet de livre pour enfants avec PP (http://bookofpp.over-blog.com)
-écouté en boucle le dernier album de Coldplay pendant une semaine avant de me rendre qu'il est moins bien que leur deuxième album

Le reste du temps se partage entre films, jeux vidéo, repas, temps de sommeil, etc.

Et voici qu'apparaît une nouvelle raison d'exister pour ce blog : me convaincre que ma vie n'est pas totalement vide. Ce soir, je n'ai pas perdu mon temps.

Jeudi 7 juillet 2005

"Il nous reste l'espoir", disait Mulder à Scully (ou l'inverse, je me rappelle plus), au terme du dernier épisode de X-Files. Il en fut sûrement de même pour les scénaristes de la série qui espéraient que les fans seraient satisfaits par cette fin un peu bidon, où l'invasion extraterrestre finale nous est annoncée pour 2012.

 

Pareil pour Paris, qui a cru à ses Jeux Olympiques 2012 (comme l'invasion extraterrestre, tiens!) pendant très longtemps, un peu trop même, jusqu'à 13h48 hier après-midi. Les raisons de l'échec? Trop de confiance en soi? Pas assez de force de conviction? Pas assez de pots-de-vin aux membres du CIO? Heureusement, la France peut toujours se porter candidate pour 2014 en faisant valoir la ville d'Annecy. Le principal, c'est d'y croire encore, non?

 

Et puis j'ai eu 23 ans hier, et tout l'espoir du monde m'accompagne pour cette nouvelle année de vie. Je ne sais pas si dans le futur je trouverai du travail, si je serai apprécié des gens, s'il se passera quelque chose dans ma vie. La seule chose que je sais, c'est que j'ai la possibilité d'espérer en de meilleurs lendemains, des lendemains qui chantent. Pandore, on t'aime tous.

Lundi 4 juillet 2005

Vendredi dernier, mon colocataire est parti pour un mois animer une colo je ne sais plus où, honte à ma courte mémoire. "Enfin seul", me dis-je. Je crois encore que je ne suis pas fait pour vivre en société, étant d'un naturel assez solitaire et n'étant pas très enclin à attirer les autres vers moi. Avoir des rapports sociaux sains et normaux, et puis quoi encore?

 

Fait divers : une vieille femme qui vivait seule oubliée de tous a fait une crise cardiaque et a été retrouvée morte au bout d'une semaine par hasard et par les pompiers. Elle faisait les poubelles depuis plusieurs années sous le regard de ses voisins. Suis-je condamné, comme elle, à devenir fou et à mourir seul dans l'indifférence générale?

 

Hasard ou volonté inconsciente de ma part, je cotoie suffisamment mes semblables pour ne pas tomber dans un trip ermite ou mysanthrope des plus dégradants. Habitant en colocation et motivé par une présence permanente autre que la mienne, je fais un minimum la cuisine et le ménage. Si je vivais seul, il est fort probable que je pèserais 90 kilos et que je dormirais au milieu des poubelles. Bref, tout ça pour dire que je dis ne pas aimer les gens alors que je recherche souvent leur contact. Contradiction, quand tu nous tiens...

 

Vendredi soir, je m'apprêtais à m'enfermer chez moi pour une soirée dvd, télé ou déprime, au choix, quand un pote m'appella pour me confirmer qu'il était prêt à m'emmener et à m'accompagner au concert de Didier Super, chanteur-comique culte chez les amateurs de débilités assumées (www.didiersuper.com), qui se tenait le soir même non loin de Poitiers.

 

Je stresse pendant une demi-heure en voyant qu'il n'était toujours pas là à l'heure limite que je m'étais fixée. Puis le voici et nous arrivons largement avant le début du concert. Moi et ma foutue idée fixe d'arriver toujours à l'heure...

 

Après deux petits groupes locaux sympathiques, nous sommes rejoints par un camarade qui faisait partie des organisateurs. Puis Didier Super monte sur scène et commence par chanter en playback car "les gens de la campagne sont censés se contenter de peu". Puis pendant une heure, il enchaîne les tubes tels que "On va tous crever" ou "Arrête de te la pêter", sans oublier d'improviser en fonction des évènements et d'insulter les motards, les punks et les pauvres. Tout le monde était venu pour assister à un show au second degré, et tout le monde était content. En résumé, une bonne soirée que je n'aurais pas vécue si j'étais resté seul dans mon coin.

 

La morale de cette histoire? Dois-je rester convaincu que les humains ne sont pas faits pour vivre ensemble mais qu'ils doivent quand même le faire de temps en temps? Une question, cependant, appelle une réponse certaine : "celui qui n'a jamais été seul au moins une fois dans sa vie, peut-il seulement aimer, peut-il aimer jamais?" D'après les préceptes philosophiques du grand Garou, je suis au moins disposé à aimer. Tant mieux pour moi...

Jeudi 30 juin 2005

Capitalisme, quand tu nous tiens...

Samedi dernier, j'angoisse : je venais de recevoir une lettre de la banque qui me signifiait que mon autorisation de découvert allait être supprimée dans un délai de trois semaines. En gros, la banque n'était pas trop contente. Après tout, mon prof d'espagnol au lycée m'avait prévenu par cette sentence ô combien vraie : quand tu craches en l'air, ça finit forcément par te retomber sur la gueule. Après avoir mené une vie de débauche et de luxure (ou presque), je m'étais retrouvé dans le rouge pendant un délai apparemment trop long pour mon banquier. N'ayant rien fait pour redresser la barre, je me suis trouvé fort logiquement en possession de cette lettre. Paniqué, je pris rendez-vous avec la directrice d'agence pour mieux comprendre les tenants et les aboutissants de cette sombre affaire.

 

Mardi matin, la directrice d'agence m'annonce, tout sourire, qu'il ne s'est rien passé de grave, que cette lettre n'était qu'un petit avertissement et que mon autorisation de découvert reviendrait dès que je repasserais en positif. Je compris que j'avais fait le déplacement jusqu'à la banque pour rien. Ou comment être sûr de mourir à quarante ans à cause d'un stress inutile.

 

Par chance, ces péripéties m'avaient permis d'échapper à la grande arnaque financière du moment : la fête du cinéma. Description : on paye une place plein tarif pour un film qu'on a pas tellement envie de voir, puis 2 euros (contre 1.50 l'année dernière) par film pour 5 ou 6 films qu'on a pas tellement envie de voir, on fait la queue pendant 30 min sous la canicule, on rate le début du film parce que CGR a bien sûr autre chose à faire que d'attendre que tout le monde soit rentré, et on ressort déçu de la moitié des films en se disant qu'on aurait mieux fait d'attendre de pouvoir les louer en dvd. Et pourquoi fait-on tout cela? Parce que dans Fête du cinéma, il y a le mot fête et qu'on a l'impression que ça va être bien. Mon absence de Poitiers pendant deux jours m'avait donné une bonne excuse pour louper cet évènement.

 

Hier matin, miracle, et bonheur en prévision pour mon banquier : j'ai reçu le chèque qui m'avait été promis à la fin du protocole de test de médicament que j'avais effectué au mois de mai.

Maintenant que je n'ai plus de signe moins sur mon relevé bancaire, je vais pouvoir recommencer à dépenser mon argent jusqu'à ce que je n'en aie plus. Vive la vie.

Jeudi 30 juin 2005

Présentation : Nouvelle écrite en février 2004 et qui a remporté en juin 2004 le Premier prix régional Poitou-Charentes du concours de nouvelles du CROUS, qui avait pour thème Ridicule. A quoi sert une distinction, sinon à s'en vanter? Attention, toutefois, à ne pas croire que cette récompense est un gage de qualité à prendre pour argent comptant...

 

 

 

 

-Dis quelque chose, je t’en prie, je me sens ridicule devant tout ce monde.

-Pas autant que moi.

 

Nous nous étions rencontrés il y a un peu plus de six ans, à l’époque où je travaillais comme serveuse dans une boulangerie le dimanche matin pour gagner un peu d’argent. Je venais d’avoir dix-neuf ans. Un beau matin, il était entré, avait demandé une baguette puis était reparti après avoir payé sa commande. Pendant deux mois, il est revenu toutes les semaines. Forcément, à la longue, on a sympathisé, d’autant plus qu’il était un des rares jeunes que je croisais dans cette boulangerie. Son invitation à prendre un verre dans un bar était donc inévitable, mon acceptation aussi.

 

Cette soirée, bien qu’agréable, ne figure pas parmi mes meilleurs souvenirs. Autour d’une tasse de café, il m’avait dit que je lui plaisais, et il m’avait demandé ce que je pensais de lui. Je lui avais répondu qu’il n’était pas mon type. Pour tout dire, ce n’était pas vrai, mais ce sont les seuls mots que j’ai pu prononcer sur le moment. J’avais accepté son invitation sans penser aux conséquences et n’avais pas prévu de discours formaté pour rembarrer ce garçon en cas de tentative de séduction de sa part. En réalité, j’avais refusé sa proposition parce que je n’avais pas de raison valable de sortir avec lui. J’ai pris l’habitude de ne plus rien faire inutilement, sans réfléchir, simplement parce que ça pourrait être bien ou parce que je n’ai rien d’autre à faire. Mes amies me disent souvent que je suis trop compliquée. Elles ont raison.

 

Il en faut beaucoup plus que cela pour faire lâcher prise aux garçons. Il est revenu le dimanche suivant à la boulangerie, et comme si rien ne s’était passé, il m’a invitée à la fête foraine qui restait encore en place pendant quelques jours.

 

-Tu veux venir avec moi à la fête ? Ça peut être amusant…

-Je crois que je ne vais pas pouvoir venir, j’ai pas mal de boulot à la fac, en ce moment.

-Pourquoi ne pas y aller vendredi soir ? Tu seras en week-end, non ?

 

Je me retrouvai donc le vendredi suivant en sa compagnie. C’était le dernier soir de la fête foraine, et plusieurs manèges avaient déjà été démontés. De toute façon, nous n’étions pas venus pour essayer les attractions, mais pour profiter de l’ambiance et décompresser de la semaine. Malgré le départ imminent des forains, il y avait encore beaucoup d’animation et les amateurs de ce genre de manifestations étaient venus en grand nombre. Pendant une heure ou deux, nous avons vagabondé entre les stands tout en discutant de choses et d’autres, tant et si bien qu’il est rapidement revenu à la charge en reformulant à mon encontre son désir de former un couple avec moi.

 

Habituellement, la bande de jeunes mal intentionnés à l’air méchant faisant soudainement irruption au mauvais endroit et saccageant tout avec des barres de fer ne se retrouve que dans les mauvais films. Pour une fois, elle avait décidé de se faire une place dans la réalité et de venir perturber cette petite fête. Pendant qu’une demi-douzaine de jeunes hommes et jeunes filles apparemment plus jeunes que moi s’amusaient à faire peur aux enfants et à leurs parents, j’étais assise sur un banc aux côtés de mon cavalier d’un soir et je réfléchissais à sa proposition. Avais-je une quelconque raison de céder à ses tentatives de séduction ? Ma vie en serait-elle profondément changée ? Plusieurs fois, j’avais déjà refusé la même chose à des garçons sous de faux prétextes. Pouvais-je me permettre de continuer encore longtemps ?

 

Un cri plus fort que les autres se fit entendre à travers la foule. Accidentellement ou pas, un jeune garçon venait d’être poignardé par un des perturbateurs, probablement parce qu’il refusait de lui donner son argent, et tous ceux qui avaient assisté à la scène paniquaient et cherchaient à chasser les responsables de ce malheur. Ceux-ci n’avaient pas l’air très choqués et étaient partis un peu loin poursuivre leurs agissements.

 

Affligée par ce triste spectacle, je ne pouvais rien faire d’autre que réfléchir. Ma nature quelque peu morose me rappela que tout ce que je voulais, c’était trouver une raison de vivre dans un monde où les jeunes femmes de dix-neuf ans pensent trop à leurs propres intérêts et pas assez à ceux des autres et où des enfants sont blessés sans aucune raison lors de fêtes supposées se dérouler dans la tranquillité la plus totale. Je me dis alors que je venais peut-être de trouver ma raison. Il avait fallu que cet événement arrive pour que je me rende compte qu’être aimée par quelqu’un pouvait suffire à donner un sens à ma vie. Je répondis oui à David et l’embrassai.

 

Mon histoire pourrait déjà être finie. J’avais enfin trouvé quelqu’un que j’aimais et qui m’aimait. Nous étions maintenant dans la même situation que des milliers d’autres couples, qui ont tous l’impression de vivre quelque chose d’unique pour la simple raison que malgré toutes les ressemblances qui peuvent exister entre les individus, chaque vie est effectivement unique.

 

Si d’aucuns pensent que leur vie ressemble à celle des autres, c’est parce qu’ils ne cherchent pas à cultiver leurs différences et préfèrent se plaindre du fait que leurs pensées et activités ne sont pas originales. Il ne me restait donc plus qu’à vivre ma vie sans penser à celle des autres. J’avais malgré tout à de nombreuses reprises le sentiment qu’il y avait un vide dans mon existence que l’amour ne pouvait pas combler. Heureusement, mon petit ami m’entourait en permanence de son affection et empêchait mes pensées les plus noires de faire surface.

 

Malgré ce qu’on peut croire en lisant ces propos, je n’ai jamais été malheureuse, mais je ne suis pas heureuse non plus. Dans notre cas, la vie de couple était constituée de quelques hauts et bas, mais surtout de milieux, tout simplement parce que je n’avais jamais fantasmé cette vie à deux en l’imaginant pleine de soleil et de rires d’enfants. Je la voulais seulement sereine, sans accrocs. Les grands bouleversements ne sont pas pour moi.

 

Je me posais déjà assez de questions à propos du moindre changement qui pouvait survenir dans notre couple. Je ne sais toujours pas comment je suis parvenue à surmonter la dure mais nécessaire question de l’habitat commun.

 

-Joy ?

-Oui ?

-Quand est-ce qu’on habite ensemble ?

-Si je te réponds « un jour », ça te va, comme réponse ?

 

Je redoute à la fois le présent et le futur. Je voulais continuer à vivre avec mon compagnon, mais je n’avais pas vraiment envie d’être trop attachée à lui et souhaitais d’une certaine manière préserver mon indépendance. Alors que j’essayais comme à mon habitude de peser le pour et le contre sans parvenir à un consensus, Jeremy trouva la solution, aussi risible puisse-t-elle être. Celle-ci consistait pour nous deux à vivre dans des appartements séparés mais dans le même immeuble. Ainsi, selon lui, pouvais-je rester indépendante tout en pouvant le voir chaque fois que je le désirais. Cette idée porta ses fruits. Je vivais à la fois seule et avec lui. C’était finalement très drôle.  Au bout de trois mois, je ne passais plus une seule soirée dans mon appartement. David avait brillamment brisé ma carapace d’incrédulité. Je déménageai donc chez lui, à vingt mètres de mon logement.

 

Après cet épisode, j’avais l’impression d’avoir déjà tout vécu avec lui. Pourtant, je ne le connaissais que depuis trois ans. Mes trois années suivantes avec lui se passèrent comme les trois premières, ni mieux, ni plus mal. Nous n’avions pas de problèmes financiers, nos relations avec nos beaux-parents respectifs étaient au beau fixe. Nous continuions à nous sourire quand nos regards se croisaient, nous nous promenions toujours main dans la main au bord du lac comme deux parfaits amoureux, que nous le soyons ou pas. Il me disait toujours que j’étais la plus belle chaque fois qu’il me voyait nue et ne tarissait pas d’éloges sur mes longs cheveux noirs soyeux, mes yeux de chatte, mes mains de pianiste et mon corps parfait. Je suppose que le mensonge fait partie intégrante de la vie de couple.

 

Inutile d’ajouter plus de détails, si ce n’est qu’il y a environ six mois, alors que nous marchions dans la rue, je regardai autour de moi comme je le fais souvent pour observer les autres couples et comparer mes différences et mes ressemblances avec les leurs. Je vis soudain les évènements sous un tout nouvel angle. Je réalisai que si je regardais les autres, les autres aussi me regardaient.

 

Dans cette rue, j’étais à la merci d’hommes et de femmes qui avaient sans nul doute, pour la plupart, construit leur vie en fonction du regard, des pensées et des propos d’autrui. J’avais fait de même sans même m’en rendre compte. J’avais voulu placer ma vie sous le signe de la réflexion, gérer tous ses aspects par moi-même, ne pas m’occuper des avis extérieurs. J’avais échoué. Je ne suis pas indépendante, je suis simplement égoïste et égocentrique. Inconsciemment, je sors avec Jeremy depuis six ans pour faire plaisir aux passants. Je n’ai pas peur du regard des autres, mais je me devais de reconnaître que j’avais de plus en plus de mal à me demander ce que moi je voulais faire et qu’à la place, je me demandais ce que les autres voulaient que je fasse pour que je ne paraisse pas anormale ou ridicule à leurs yeux.

 

Ainsi avais-je probablement passé six ans à vivre artificiellement auprès de mon petit ami, seulement pour plaire à toutes les personnes qui me voient constamment. Qu’importe, je n’ai jamais été fataliste. Pour peu que ce soit une mauvaise chose, je continuerai à vivre de cette façon dans la mesure du possible. Le bonheur des autres finira bien par aboutir un jour à mon propre bonheur.

 

Ce soir, sans raison apparente, David m’a invitée au restaurant. Avant le café, il a sorti une bague de sa poche, s’est mis devant moi à genoux et m’a demandée en mariage. Cela fait trois minutes qu’il a achevé son rituel par la question d’usage. Il est toujours dans la même position et il attend une réponse de ma part. Gêné par mon inaction, il me demande à voix basse de prendre une décision. Des dizaines de personnes nous regardent. Je ne veux pas les décevoir mais cette fois, malgré les années que j’ai partagées avec mon compagnon, je refuse de m’engager sur un coup de tête, uniquement pour les clients de ce restaurant. Je reste silencieuse, je ne sais absolument pas quoi dire. Je réfléchis trop.

 

FIN 

 

 

 

par Hachène publié dans : Nouvelles
 

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